Parmi les quatre personnes dont les portraits ornent notre atrium, une figure en particulier pourrait surprendre : Gary Kildall.
Quand on évoque les pionniers de la micro-informatique, les noms qui reviennent spontanément sont souvent ceux d'Apple, d'IBM ou de Microsoft. Pourtant, l'histoire du micro-ordinateur — celle qui a façonné tout ce que nous utilisons aujourd'hui — doit une part essentielle de son existence à Gary Kildall et à sa société, Intergalactic Digital Research, fondée avec sa femme Dorothy McEwen, qui en est l'administratrice et qui, à l'exception de la technique, s'occupe de tout.
À l'EFRITS, nous tenons à mettre en lumière la contribution trop souvent oubliée de cette société au nom rapidement raccourci : Digital Research.
Au milieu de l'effervescence liée à l'apparition de l'électronique grand public, Gary Kildall, docteur en informatique depuis peu, expérimente sur cartes à processeurs et développe le premier langage de programmation de haut niveau pour microprocesseur : PL/M. La même année, il développe CP/M, le premier système d'exploitation pour micro-ordinateur — logiciel permettant l'utilisation interactive de la machine, qui n'est alors qu'une simple carte.
À cette époque, UNIX et MULTICS, d'autres systèmes d'exploitation historiques importants, nécessitent des ordinateurs de plusieurs centaines de kilos et coûtant des milliers de dollars.
Avant les géants de notre époque, avant l'idée même qu'un éditeur logiciel puisse dominer un marché, Digital Research devient, dans les années 1977-1981, la première société d'envergure du logiciel micro-informatique. CP/M tourne sur des milliers de machines différentes, des premiers ordinateurs S-100 aux modèles industriels, et devient la plateforme de référence pour toute une génération de logiciels visant les processeurs compatibles avec l'Intel 8080.
C'est aussi Digital Research qui pose les bases d'un certain nombre de standards fondamentaux : l'abstraction de type BIOS, les conventions de fichiers, la modularité du système... autant d'idées qui se retrouveront ensuite dans d'autres systèmes.
Digital Research fera évoluer CP/M dans une version qui ne connaîtra hélas pas une grande diffusion : MP/M. Elle apportera, dès la fin des années 1970, un système multitâche préemptif, multi-utilisateur, une gestion mémoire avancée permettant de s'affranchir des limites du processeur sous-jacent, ainsi qu'un système de permissions et de sessions. MP/M semble, pour certains, UNIX mis à la portée d'un microprocesseur grand public. Sa faible diffusion n'est cependant pas un échec technique.
La rencontre entre Digital Research et IBM, en 1980, a marqué l'histoire de l'informatique moderne. IBM approchait Digital Research pour équiper de CP/M sa nouvelle machine : l'IBM PC. Aucun accord ne fut conclu. Plusieurs versions de l'événement existent.
La plus admise est que Dorothy Kildall mena la négociation seule, et qu'IBM exigeait la signature d'un accord de non-divulgation ainsi qu'un paiement unique pour le système d'exploitation, et non pas une redevance par ordinateur vendu, ce que Digital Research ne faisait pas habituellement.
Le PC ne s'appuiera finalement donc pas sur CP/M, mais sur un système fourni par Microsoft : MS-DOS, licencié par la société Seattle Computer quelque temps auparavant et développé par Tim Paterson, puis racheté ensuite par Microsoft.
Microsoft avait, autant que Digital Research, l'habitude d'exiger une redevance par vente pour son Microsoft BASIC, mais accepta le paiement unique pour MS-DOS. Probablement parce que, pour Microsoft, il était plus simple d'établir si l'opération allait être rentable : il suffisait qu'IBM paie plus que ce que Microsoft verserait à Seattle Computer pour QDOS.
Comment IBM a-t-il pu passer de CP/M à MS-DOS alors que CP/M était un standard établi ? Simple : MS-DOS était largement compatible conceptuellement avec CP/M, ayant été développé justement pour permettre aisément à des logiciels conçus pour CP/M de fonctionner avec peu de travail sur MS-DOS. Cette compatibilité donna un autre choix à IBM et permit à Microsoft de devenir calife à la place du calife.
Ce basculement ouvre la voie à la domination mondiale de Microsoft dans les décennies qui suivent, celle-ci étant attachée à celle du PC et de sa victoire sur les autres micro-ordinateurs de l'époque, vendus par des fabricants aujourd'hui relativement ignorés comme Sinclair, Atari, Amstrad, Acorn ou Commodore. La clé, cependant, ne fut pas l'IBM PC mais le développement massif de clones de PC par des fabricants comme Compaq ou Packard Bell, largement responsables de la propagation de MS-DOS.
Gary Kildall souffrira ensuite d'être systématiquement ramené à l'échec de la négociation avec IBM. La rumeur inventera l'histoire totalement fausse selon laquelle cet échec serait la conclusion de sa légèreté, et qu'il s'amusait à piloter son avion à la place de négocier — avion pour lequel il avait une très grande passion. S'il est vrai que Gary Kildall était effectivement en déplacement en avion, c'était banalement pour son travail.
Être ramené régulièrement à cette histoire minera son moral et son mariage. Il développera de plus, au début des années 1990, une arythmie cardiaque, et sera privé de la possibilité de piloter.
Digital Research est à l'origine de GEM, le Graphical Environment Manager, l'un des tout premiers environnements graphiques pour micro-ordinateurs. Ce système sera utilisé par l'Atari ST comme environnement graphique intégré et sera également disponible sur PC. L'informatique commencera à cette époque à prendre l'apparence que nous connaissons encore aujourd'hui.
La version PC de GEM sera dégradée du fait d'un procès contre Apple — dont Microsoft fera aussi les frais avec Windows 1 — en raison de similitudes avec l'environnement graphique du Macintosh. Similitudes acceptables aujourd'hui, mais c'était une autre époque.
À la fin des années 1980, Digital Research revient sur le terrain du DOS avec DR-DOS, compatible avec CP/M mais bien plus avancé, plus proche de ce que MP/M proposait — sans le multi-utilisateur. En effet, les fabricants d'ordinateurs avaient boudé MP/M car ils craignaient que permettre d'être à plusieurs sur un unique ordinateur entraîne une baisse du volume des ventes.
DR-DOS ne se diffusera pas à grande échelle : les fabricants livrant par défaut MS-DOS, Microsoft dispose alors d'un avantage de diffusion évident, comme l'entreprise l'aura encore avec Windows par la suite. Pourtant, de nombreuses fonctionnalités considérées comme normales en font partie et ne sont pas disponibles sur MS-DOS, comme le multitâche, le planificateur de tâches répétitives ou l'environnement graphique intégré.
La stratégie « adopte, étend et éteint » consiste à employer un standard ou une plateforme extérieure dans le développement d'un logiciel, à l'étendre, puis à tenter de la faire disparaître en jouant sur des incompatibilités réelles ou non. Ce qui permet cette stratégie est la position de domination de l'acteur qui l'établit : sa version étant la plus répandue.
Microsoft l'a mise en pratique à de nombreuses reprises dont plusieurs sont célèbres : son adoption de Java et son extension en vue de rendre incompatible les versions n'étant pas la sienne, profitant du fait que Windows était plus répandu que d'autres plateformes, comme celles de Sun Microsystems. C'était une attaque directe.
Au cœur de Microsoft Windows 3, Microsoft ajoute une routine chiffrée, mutante et non documentée : le code AARD. Cette routine servait à détecter l'absence de MS-DOS — et donc la présence de DR-DOS. Pourquoi faire ? Pour afficher un message d'erreur et faire croire à l'utilisateur que le responsable en était DR-DOS.
Nous considérons à l'EFRITS que la première instance de cette stratégie est celle que Microsoft a construite face à Digital Research. Cette première instance n'est pas totalement volontaire et n'est pas planifiée : la partie « adopte » n'ayant pas vocation à l'origine à servir à dérouler la suite de cette stratégie, et n'étant même pas du fait de Microsoft. Cependant, la partie extinction est particulièrement probante.
Nous pensons cependant que son efficacité a été perçue et qu'elle fut naturellement réutilisée par la suite. Certes, le terme « Embrace, Extend, Extinguish » n'existe pas encore à l'époque, mais les mécanismes observés seront identifiés plus tard comme caractéristiques de cette stratégie.
Microsoft réglera cette affaire avec Caldera, devenu propriétaire de DR-DOS des années plus tard, à la suite d'un procès, en leur versant 280 millions de dollars.
Gary Kildall aura avec Dorothy McEwen deux enfants. Ils divorceront en 1983. Il présentera entre 1983 et 1990 l'émission Computer Chronicles. Il vendra Digital Research à Novell en 1990, ce qui fera sa fortune. Les technologies de Digital Research perdureront une décennie de plus dans une niche.
Souffrant d'une arythmie cardiaque et d'une santé détériorée à cause d'un alcoolisme chronique, Gary Kildall fait une chute dans un bar et se cogne la tête. L'hémorragie cérébrale qui s'ensuit n'est pas immédiatement détectée, et il décède des suites de ce traumatisme dans les jours suivants, en 1994.
Son influence fut reconnue par de nombreuses figures majeures du secteur, comme en témoignent plusieurs déclarations à titre posthume — y compris par ceux qui l'ont combattu.
Gary Kildall était l'un des pionniers de la révolution de l'ordinateur personnel et un informaticien très créatif qui a réalisé un excellent travail.
— Bill Gates, fondateur de Microsoft
Gary Kildall a été un véritable innovateur. Sans lui, il n'y aurait pas eu de standard pour les premiers micro-ordinateurs. J'ai toujours eu un profond respect pour ce qu'il avait construit.
— Tim Paterson, développeur original de MS-DOS
Comme beaucoup d'autres, j'aurais préféré avoir Gary Kildall à la place de Bill Gates. C'était quelqu'un de bien et qui voulait le développement de l'industrie informatique dans son ensemble. Je pense qu'il n'aurait pas cherché à être monopolistique comme Microsoft.
— Steve Wozniak, co-fondateur d'Apple
Il a entre-aperçu le futur et l'a fait advenir. Il est le vrai fondateur de la révolution de l'ordinateur personnel et le parent du logiciel pour PC.
— Harold Evans, rédacteur en chef du Times, dans They Made America
Nous devons tous énormément à Gary.
— Brian Halla, PDG de National Semiconductor
Le Dr Gary A. Kildall a fait la démonstration du premier prototype fonctionnel de CP/M à Pacific Grove en 1974. Avec son invention du BIOS, le système d'exploitation de Gary Kildall a permis à un ordinateur basé sur microprocesseur de communiquer avec une unité de stockage sur disque et a apporté une contribution importante à la révolution de l'ordinateur personnel.
— IEEE, à propos de CP/M
Gary Kildall occupe une place si importante à l'EFRITS parce qu'il incarne beaucoup de ce que nous voulons transmettre : une maîtrise technique profonde, une curiosité insatiable et l'audace de créer ce qui n'existe pas encore. Ses travaux — du BIOS à CP/M, de PL/M à MP/M, et même GEM dont certains projets de notre école s'inspirent — illustrent comment un ingénieur peut être à l'origine d'une industrie entière par la clarté de sa pensée et la qualité de ses abstractions.
Pour nos étudiants en informatique, il représente l'idée qu'un individu, même loin des projecteurs, peut définir des standards, bâtir des outils durables et ouvrir la voie aux générations suivantes. En affichant son portrait dans notre atrium, nous rappelons que l'informatique n'a pas été façonnée uniquement par les géants industriels, mais aussi par des esprits indépendants, rigoureux et passionnés, dont l'héritage continue d'inspirer chacune de nos formations.
Source initiale : ancien article WordPress